L'image de soi

Incidence de la visibilité du handicap dans la relation à autrui et aux groupes

Handicap handicapé, le regard interrogé

Ouvrage collectif

Sous la direction de Charles Gardou 

Edition ÉRÈS, Toulouse

1991, 266 P

Les personnes présentant une déformation ou une impossibilité physique vivent depuis de nombreuses années dans l'ombre de la vie, dans la "cour des miracles" avec toute la marge il y a quelques siècles, au sein d'institutions "spécialisées" depuis le "siècle des lumières(1)

La place des personne handicapées à toujours été celle d'une certaine marge, elle l'est encore, et l'époque actuelle se caractérise par un afflux de plus en plus important de personnes handicapées en cours de vie qui revendiquent leurs droits d'hommes et de femmes. Même si des efforts importants sont faits dans le sens de l'intégration, la réalité quotidienne nous montre toutes les difficultés auxquelles nous devons faire face lorsque que nous sommes amenés à vivre continûment avec une personne handicapée. Dans un travail précédent (2), nous avons tenté de mettre quelques premières hypothèses sur l'origine des sentiments de gène que provoque la vue d'une personne "stigmatisée". Nous sommes arrivés à comprendre que l'angoisse Phallique de Castration et l'angoisse Orale de Séparation d'avec le sein étaient "réactivées" par la confrontation directe au corps déformé de l'autre, comprendre surtout que ces réactions n'avaient rien de "malsain" et qu'elles étaient déclenchées par le simple rappel d'angoisses inconscientes refoulées, plus ou moins vécues comme traumatisantes et dont nous sommes tous porteur. Le moyen de défense le plus adapté et le plus connu face à ces angoisses internes étant le refoulement, la personne handicapée est donc, tout comme les souvenirs douloureux que sa présence tend à réactiver, marginalisée, refoulée et considérée comme devant bénéficier de structures "spécialisées". 

Les personnes stigmatisées subissent le même sort que celui que nous réservons à nos problématiques conflictuelles : le refoulement. Il est facile de remarquer en effet, qu'à l'encontre des nombreuses déclarations "conscientes" préconisant l'intégration des personnes handicapées, la réalité quotidienne nous donne au contraire de nombreux exemples de résistances "inconscientes". La loi sur l'obligation d'emploi d'un quota minimum de personnes handicapées au sein des entreprises de plus de 20 salariés, par exemple, n'a été que très peu respectée. Les grandes entreprises d'état comme les hôpitaux ne respectent elles mêmes pas ce quota, et les sanctions qui avaient été prévues en cas de non respect de cette loi n'ont jamais été appliquées ; nous sommes au troisième remaniement de ces textes depuis dix ans, et ceci pour un constat encore très en dessous des objectifs à atteindre.

De la même façon, R.F. MURFY nous dit à propos des lois Américaines que, "l'Acte d'éducation prescrit des changements, mais ne fournit pas de fonds pour les mettre en oeuvre(3), ou qu'à propos du vote d'un budget d'aide au logement, "les efforts des invalides pour devenir des citoyens autonomes et actifs avaient été contrecarrés par les institutions censées les aider à réaliser leurs aspirations" (4) De la même façon, le Dr Waynberg parle "des résistances du corps social qui pose un regard très inconfortable sur les handicapé", ainsi que de "la résistance des institutions et des réglementations(5)Le discours parle d'intégration, les actes ratent leur cible.

Quelles pourraient donc être les raisons d'un tel comportement social, de cette tendance millénaire à écarter l'infirme ? (6). Nous avons émis l'hypothèse que le stigmatisé serait vécu fantasmatiquement comme castré et coupable d'une faute innommable. L'inceste, dont la castration représentée par le stigmate est la punition logique, nous conduirait donc à considérer les personnes handicapées comme des représentants de "La Faute". Tel Oedipe, à la fois vénéré et craint, les personnes handicapées sont "un symbole vivant de l'échec, de la fragilité et de l'émasculation, un contrepoint de la normalité" (7), fantasmatiquement castrées et socialement exilées, en toute adéquation avec la mutilation physique et l'exil d'Oedipe. 

Si nous pouvons être convaincus de notre hypothèse précédente, nous aimerions ici nous attacher aux éléments en jeu dans la première rencontre avec la personne atteinte dans son intégrité. Du témoignage de plusieurs personnes interrogées sur leurs sentiments lors de la première rencontre avec une personne présentant une déformation physique visible, la marque d'une souffrance passée ou actuelle, nous pouvons extraire les réflexions suivantes : "Quand je le vois (l'handicapé), le croise, le rencontre, je me sens mal à l'aise, gêné, je ne sais comment me comporter vraiment" "Quand l'autre (différent) est concret, là, présent l'espace de quelques instants, c'est la surprise, la panique intérieure, le trouble, le malaise." "La première fois, j'étais comme en état de choc, je ne savais pas comment être, j'avais du mal à être normal".

Hormis ce "mal à être normal", visiblement, la difficulté de l'autre face à la personne handicapée est exprimée comme une difficulté à "savoir comment se comporter". A l'occasion d'une première rencontre, quelle qu'elle soit, nos premières impressions guident nos réactions et déterminent l'avenir de cette relation. L'aspect physique et l'image du corps sont les facteurs déterminants qui vont "attirer" ou "repousser" les interactants lors du premier contact ; et cet aspect physique prend maintenant une importance prépondérante dans notre contexte social où le corps "parfait" nous est vanté et conseillé par de plus en plus nombreux arguments publicitaires. 

Nous cherchons à contrôler au plus près l'image de nous mêmes que nous livrons au regard de l'autre ; tenue de soirée et culturisme pour séduire, costume sombre et strict pour asseoir son autorité, tenue spécifique pour se fondre ou se détacher de la masse, s'intégrer ou se démarquer d'un groupe ... La première image que nous percevons de notre interlocuteur est à même de nous donner une somme d'informations qui indiquent éventuellement son milieu et sa position sociale, son groupe d'appartenance. Chaque individu pris séparément étant une partie constitutive de différents groupes (8), ces premières informations permettent de catégorier l'interlocuteur et en conséquence de préparer ou d'adapter son comportement suivant que nous auront à faire à un homme ou une femme, ministre ou employé, militaire, punk, cadre, sportif, jeune ou vieux. Une des difficultés du handicap visible est qu'il rend ces pré-sélections quasi-inopérantes ; au premier abord, nous ne voyons pas une personne dont l'apparence nous laisse présager de son appartenance sociale, mais "un handicapé", inclassable et incasable dans ce que nous connaissons, mais aussi incassable parce que déjà cassé, et donc dangereux. (9)

Le handicap visible prend le pas sur le reste des signaux susceptibles de nous dévoiler des bribes de l'identité de notre interlocuteur handicapé, le stigmate est ce qui est perçu de prime abord. "L'invalidité exerce sur le sens de qui on est, de ce qu'on est, une emprise bien plus forte que n'importe quel rôle social, même les rôles clés comme l'âge (malgré qu'il soit difficile d'envisager l'âge comme un rôle social, N.D.A.), le métier et l'appartenance ethnique...(10). Cette perception imposante abouti à une classification asexuée (handicapé, invalide, aveugle ...) qui ne fournit aucun des repères habituels nous permettant de définir une des classifications sociale connue. "Réservé aux handicapés" est le terme qui sert à désigner les toilettes accessibles, séparées des toilettes hommes et femmes, c'est un terme qui résume toute notre difficulté à vivre continûment avec ces êtres dont nous n'arrivons même pas à déterminer le sexe.

Dans nos relations habituelles, "plus les deux interactants partagent les mouvements et les postures, meilleur est la relation(11), et nos relations sont majoritairement facilitées par la réassurance de notre sécurité narcissique de base ; nous recherchons l'identique, le même. Celui qui saura nous renvoyer une image rassurante de nous même sera celui vers qui nous nous dirigerons le plus facilement. Nostalgique que nous sommes de notre complétude narcissique des premiers instants, nous fuyons instinctivement la différence, comme nous aurions aimé pouvoir éviter la souffrance qu'a provoqué en nous la première séparation d'avec le corps maternel.

"L'état de choc" que provoque parfois la première confrontation avec le corps déformé, n'est que la première des difficultés à surmonter pour entrer en relation avec l'autre différent. De cette première impression "troublante" naît le plus souvent un sentiment de gène et de culpabilité : le trouble et les attitudes mal assurées faisant naître des sentiments souvent en conflit avec la censure du Surmoi. Un fort besoin de réparation engendre alors d'autres comportements inadaptés à la situation réelle ; "c'est la panique qui fait que j'ai parfois traversé une rue sans l'avoir demandé, propulsé par une personne qui ne m'a pas adressé la parole !" Les porteurs d'un stigmate visible, sont vécus comme des "intouchables" , "quand on est en conflit avec (les personnes handicapées) on ne peut avoir les mêmes réactions qu'avec un individu normal".

Entrer en communication avec une personne corporellement "désarticulée" pose aussi d'autres problèmes que celui que nous venons d'esquisser, simplement parce que ses attitudes corporelles sont hors norme, hors code. 

Ainsi, la gestualité coverbale est étroitement associée à la chaîne phonique (12), et les gestes et attitudes qui ponctuent nos mots et nos phrases sont autant de signaux que nous percevons dans une logique préétablie, connue et souvent répétitive.

L'attitude corporelle invite au dialogue ou au retrait, "le langage dans son aspect naturel n'est jamais désincarné(13) : le corps se penche en avant lorsque l'intérêt est soutenu, les mains viennent appuyer les convictions par leurs mouvements, les jambes se croisent ou se décroisent, la distance spatiale se réduit de plus en plus à la naissance d'une sympathie. Le corps parle son langage et utilise pour cela un certain nombre d'attitudes que nous avons appris à reconnaître, à décoder automatiquement, et l'attitude corporelle de notre interlocuteur nous donne la première indication quant à son désir de communication. Les hommes publics sont initiés à cette connaissance du langage du corps et peuvent "maîtriser leur comportement non verbal de manière à ne transmettre que l'impression désirée"(14). Il est acquit qu'un discours, pour être convaincant doit être ponctué d'une gestualité adaptée ; souvenons nous de ceux du Général De Gaulle. Le trouble face à une personnes handicapée vient encore se faire plus prégnant lorsque cette gestualité est absente ou qu'elle n'entre pas dans les codes habituels. Les gestes saccadés d'une personne I.M.C. (Infirme Motrice Cérébrale) échappent en grande partie à son contrôle volontaire, nous ne retrouvons pas chez elle l'adéquation langage-geste que nous avons l'habitude de reconnaître. "Le corps du tétraplégique n'est plus capable d'un langage silencieux dans l'expression des émotions... car les circuits délicats de la rétroaction entre la pensée et le mouvement ont été rompus.(15) Le langage se trouve ici pratiquement désincarné, et il est évident qu'une partie importante de notre difficulté à comprendre la parole saccadée et bégayante d'une personne I.M.C, vient principalement du fait de cette inadéquation, la compréhension verbale se trouvant très facilité lorsque l'on ne fixe que sa bouche ou son visage. Pour comprendre, nous devons "déparasiter" la communication en quelque sorte, dépouiller celle-ci de la parole et des gestes inadaptés qui viennent brouiller l'échange. "Converser avec les autres pour moi est presque synonyme de nudité, j'aimerais parler gestuellement. Ce n'est pas évident d'être empêché de joindre la parole aux gestes. Le corps à besoin de désigner le matériel des mots, des choses, il à besoin de repères dans l'espace ; cela est dans la norme(16). De la même façon, échanger avec un personne quadraplégique (paralysie totale des quatre membres) se fera d'autant plus facilement en concentrant son acuité visuelle sur le visage, c'est à dire sur la seule partie du corps pouvant encore gestualiser sa parole.

Il faut savoir et admettre qu'une personne handicapée présente des besoins de réassurance Narcissique qui lui font cruellement défaut. Comme tout individu, il a besoin de se savoir en sécurité dans son corps, besoin d'en tirer du plaisir, des satisfactions, besoin d'être reconnu et aimé pour ce qu'il est. C'est une étape importante de la réadaptation après un traumatisme invalidant, une période de recherche qui se centre principalement sur le "regard de l'autre". 

"La façon dont un individu regarde son interlocuteur en dit long sur ses sentiments vis à vis de celui-ci(17), et ce regard de réassurance est recherché avec avidité par une personne qui sort d'un hôpital de rééducation (18), dans un corps qu'il ne reconnaît plus, un corps qui n'est à cet instant qu'un corps de souffrance. Ce regard de l'autre, de nombreuse personnes handicapées le condamnent, parce qu'il exprime souvent la gène et l'angoisse du premier instant, alors qu'ils y recherchent, comme nous tous, une réassurance de leur intégrité menacée. Pour tout à chacun, "capter le regard de quelqu'un implique presque obligatoirement le début d'une interaction(19), et c'est dans cette recherche d'interaction, de communication, d'échanges, que les personnes handicapées font leur expérience du regard détourné, apeuré, troublé, gêné. Ils cherchent la réassurance et ils ne trouvent que le trouble, miroir de leur propre trouble interne et physique ! Ce trouble naît à la découverte de la différence, lorsque l'interlocuteur est obligé de revoir et d'aménager ses codes habituels de communication, lorsque son identification vient se buter à ce corps de souffrance.

Lors d'une rencontre entre deux individus face à face, après la sphère visuelle, la sphère de la parole est la seconde sollicitée; ce peut être l'occasion de la "visibilité" du handicap et le début des difficultés de relation pour ceux qui présentent des troubles du langage. Pauline, porteuse des séquelles d'un traumatisme crânien grave vit très douloureusement cette perte du contrôle de l'effet qu'elle produit sur ses interlocuteurs, Jeune, jolie et ne présentant qu'une claudication peu gênante, on ne s'aperçoit de son handicap que lorsqu'elle émet le son de sa voix. Elle ne contrôle plus les effets et les intonations de ses paroles. Les mots sont là, ils sont clairs, hésitants, mais le ton de sa voix est totalement déroutant, passant d'une octave à l'autre sans aucune raison apparente et sans lien avec le sens de ses paroles. "Comme d'habitude, un type me demande un renseignement, quand il entend ma merveilleuse voix, il prend la fuite, démarrage en trombe". "Voir, sentir, et ne pas pouvoir exprimer ce que je ressens : besoin de liberté".

Nadine, I.M.C, attribue elle aussi le poids de son handicap à cette parole qui lui fait défaut. Atteinte d'une spasticité musculaire moindre, elle dit "que la véritable gène s'installe lorsque j'ouvre la bouche pour parler. A partir de ce moment, on ne me voit plus et l'on parle généralement à mes accompagnateurs, ou pire, on fait semblant de me comprendre plutôt que de me demander simplement de répéter ! Des fois, j'en ai tellement marre de ne pas pouvoir parler avec qui je veux, que je me tuerais".

Pourtant, si Pauline comme Nadine présentent effectivement de réels troubles du langage, il est objectivement beaucoup plus facile de communiquer avec elles qu'avec un étranger n'ayant qu'une connaissance rudimentaire de la langue Française. La "désarticulation" corporelle ou émotionnelle, est une barrière à la communication beaucoup plus difficile à surmonter que le décodage d'une langue étrangère gestualisée, parce que notre vécu, notre histoire et notre intégrité tant corporelle que psychique se trouvent menacées, déstabilisés de leurs assises souvent très précaires. Le statut de "handicapé" et la gène qu'il déclenche, n'apparaissent qu'avec la visibilité du handicap, cette catégorisation est par là même un classement totalement subjectif.

La différence physique, ou mentale "entraîne une critique des formations (comme les idéaux narcissiques, N.D.A) individuelles et une mise en demeure de les remanier(20), c'est "un défi à l'ordre(21), une brèche dans nos connaissances et habitudes de communication. Nous sommes effectivement plus désemparés pour communiquer avec une personne présentant des "parasites" corporels, qu'avec un étranger "valide" parlant une langue inconnue mais dans une corporièté assurée.

Le corps individuel et le "corps" du groupe.

L'homme à autant besoin de son adhésion au groupe qu'il lui est nécessaire de se sentir en cohésion avec son corps, et de la même façon que le psychisme se construit par "étayage" sur les sensations qu'apportent le corps (22), le groupe se construit une illusion de corps groupal composé d'un "esprit de corps" et de "membres", à partir de ce que R. KAES à nommé "l'appareil psychique groupal" (23) . Qu'en est-il du rapport aux groupes pour un individu stigmatisé ?

Ce que nous avons sous-tendu au début de cet article, est qu'il existe un "rejet" quasi-incontournable de l'infirme. La survenue d'un handicap en cours de vie est toujours suivie, du moins dans l'immédiat de l'hospitalisation, d'une exclusion des groupes dont la personne traumatisée faisait partie. Cette exclusion, de son travail, de son club sportif, contribue au dépouillement de son identité ; en plus de la perte d'identité corporelle, son identité groupale s'évapore aussi. "L'individu se sent incomplet quand il est seul(24), et le recours au groupe est indispensable, vital. 

Hormis le groupe familial qui fera l'objet de notre prochaine recherche, nous nous intéresserons ici aux rapports que certains groupes sociaux élargis entretiennent avec la personne stigmatisée; principalement avec les apports de D. ANZIEU "le groupe et l'inconscient" et de S.FREUD "psychologie des foules et analyse du Moi".

L' identification est le maître mot de l'étude des groupes : l'identification imaginaire au chef à l'idole ou au meneur se retrouve dans les groupes ou foules spontanés. L'identification symbolique est favorisée par le groupe institutionnel régi par des lois et des codes de conduite (25).

La constatation que nous pouvons faire, est que la personne handicapée est encore trop souvent "placée", plus ou moins arbitrairement, au sein d'un groupe institutionnel protecteur (pour qui ?), et contrôlé. On accorde à l'infirme une place au milieu des siens, dans les centres de rééducation tout d'abord, dans de nombreuses institutions spécialisées ensuite. Il est facile de remarquer que les deux formes de groupes désignés, spontanés à identification imaginaire et institutionnels à identification symbolique, sont effectivement accessibles aux personnes handicapées, seulement ils ne le sont réellement et facilement que lorsque ces groupes sont constitués par leurs semblables ; les associations de personnes handicapées et les institutions "spécialisées". Ce mouvement vers ses semblables "répond à un besoin de préservation de l'unité Moïque menacée, elle permet le remplacement de l'identité de l'individu par l'identité de groupe. "L'illusion du "bon" groupe répond aux besoins de réassurance narcissique en instaurant un narcissisme groupal" (26). Dans ce raisonnement, le contact et l'identification avec ses semblables est une étape indispensable de la réhabilitation de l'infirme, celui-ci a en effet le besoin de se sentir solidaire, de s'identifier, de se projeter et de se re-connaître, autre que ce qu'il était, autre que les "valides", mais identique, solidaire, à d'autres. C'est une étape qui, bien que souvent indispensable, est difficile à accepter pour la personne invalidée en cours de vie ; comment puis-je ressembler à ces personnes dont l'image sociale se résume en termes d'incapacité et de déficience ? 

"Au premier abord, il peur être dur d'accepter sa communauté d'identité avec les aveugles, les sourds ou les estropiés, mais une fois que cette barrière est tombée, on peut y trouver un havre qui délivre des relations tendues et faussées avec les "autres", les valides.(27). Ce groupe retrouvé dans la communauté des invalides "facilite la construction d'une enveloppe psychique que chacun peut intérioriser à la place d'un Moi peau trop rigide, ou trop troué ou trop inconsistant(28), déficience psychique qui est la réalité de ceux qui ont perdu "l'étayage" corporel fondamental à la construction et au maintient de l'intégrité du Moi peau (29), de l'image du corps et de l'image de Soi. Le monde des groupes se divise en deux grandes catégories pour l'invalide ; les groupes auxquels il peut prétendre et ceux où son intégration sera problématique voir impossible. 

Parmi les "groupes impossibles" pour la personne en fauteuil roulant, la foule est l'amalgame humain que la présence d'une prothèse rend très difficilement accessible. Amateur de concerts rock, j'ai toujours apprécié cet oubli de soi que provoque la proximité corporelle des autres, cet état de "transe" que l'on recherche souvent à l'époque de l'adolescence, dans les dancings, les concerts ou les manifestations étudiantes. En plus de l'idéal et de l'image de Soi qui réunissent les protagonistes de la foule, les corps forment un tout, ils sont les uns contre les autres et chacun oublie ses limites et ne fait plus qu'un avec la masse. L'image corporelle partagée donne naissance à ces mouvements de foule dont ont dit parfois qu'elle se comporte "comme un seul homme", la perte des limites individuelles entraînant chez les individus qui constituent ce type de foule "une régression de l'activité psychique à un stade antérieur(30).

Cette forme de régression facilite l'expression des comportements habituellement contenus, c'est pourquoi ce type de foule est parfois recherché ; on peut y danser, y crier, se battre, s'embrasser ou s'adonner à nombres de comportements et d'expressions refoulées dans le cadre de la vie ordinaire. La présence d'un fauteuil roulant rend difficilement accessible ce type d'expérience, les corps ne peuvent se toucher, ils sont toujours séparés par la présence de cette "mécanique froide" qui impose un isolement corporel. Les exactions de ceux qui entourent l'invalide dans ces moments sont souvent vécues péniblement. Corporellement isolée, une personne en fauteuil ne partage plus ces moments de régression intense, sauf, lorsque qu'une hystérie collective amène la foule à extirper la personne de son fauteuil et à la baigner de ses mille mains. Ces instants sont possibles à l'intérieur d'une foule très compacte et très hystérique, certaines personnes handicapées ont eu l'occasion de le vivre et en ramènent toujours des sentiments intenses et le souvenir d'une expérience très forte, sentiments mêlés à la crainte de l'accident qui aurait pu être possible ; une foule "barbare" est aussi dangereuse !

Plus les "liants" psychiques d'un groupe concernent l'image de Soi et l'image du corps, plus une personne porteuse d'un stigmate corporel visible aura des difficultés d'intégration. Il en va ainsi de beaucoup de groupes utilisant une tenue spécifique, spécialement dans les troupes du "corps armé" par exemple, où l'uniforme (l'image de Soi) et l'homogénéité physique (l'image du corps) sont deux ciments importants. Il existe "un soucis constant des collectivités et des groupes de pourchasser de leur sein l'hétérogénéité ressentie comme une menace envers leur cohésion(31), et il est évident que plus un groupe ou une collectivité se veulent forts, invincibles, plus ceux-ci chasserons de leur sein la différence et la marque de la castration et du changement ; souvenons nous ici du Nazisme. 

L'intégration d'une personne handicapée dans un groupe est dépendante des possibilités d'échanges de l'un avec l'autre. Tout dépend de l'incidence du handicap sur les échanges à l'intérieur du groupe, et autant il est facile à une personne paraplégique de participer à un groupe de travail autour d'une table, autant il lui sera difficile de "faire corps" avec un groupe de danseurs. L'important est dans le partage d'une activité où le handicap peut être secondaire, il faut que les participants aient l'occasion de pouvoir s'identifier à la personne stigmatisée, et cela est facilité lorsque la maîtrise prend le pas sur la castration.

Dans la constitution d'un groupe, les participants connaissent un stade "d'urgence identificatoire" (32) et un état de "réadolescence(33) qui commandent des besoins identificatoires importants et urgents. Chacun "porte le regard sur le corps des autres et y recherche les traits identificatoires qui lui manquent(34). Dans ce jeu d'identifications multiples, la personne handicapée y participera d'autant plus qu'elle aura l'occasion d'y montrer son pouvoir d'action, d'autant plus facilement qu'elle pourra y faire preuve de son intégrité retrouvée. Il faut avant tout pouvoir proposer un trait identificatoire à l'autre, montrer que la déstructuration et la perte figurées par le corps déformé, angoisses de tous les membres à leur arrivé dans le groupe, peuvent être générateurs de re-naissance et de maîtrise.

Deux exemples peuvent illustrer ces propos. Le premier de ceux ci concerne une de mes première tentative de retour au groupe après mon accident ; âge de Vingt-cinq ans alors, je me souviendrai longtemps de cette "douche froide". Après ma sortie d'hôpital dans mon nouvel uniforme d'invalide en fauteuil roulant, le groupe d'amis de mon âge et de ma profession d'alors subissait aussi le "choc du retour", et nous firent plusieurs tentatives "suicidaires" pour tenter de conjurer le sort. L'une d'entre elle fut de nous rendre à une prestation musicale donnée dans un night-club, comme avant, pour nous prouver que rien n'avait changé. Après un rapide appel téléphonique pour réserver une table où je puisse me rendre en fauteuil, nous partîmes ensembles, et vêtu nos habits des grands soirs de fête nous allâmes "défier de destin". Très inquiet sur la façon dont j'allais pouvoir vivre cette situation et très curieux de l'effet que produirait ma présence en fauteuil roulant dans ces lieux du roi "look", je fus heureux de constater la facilité avec laquelle nous rejoignîmes notre table. Le spectacle fut de qualité, j'avais quitté mon fauteuil roulant pour la discrétion des banquettes de la maison, et je commençais à croire que tout pouvais effectivement se passer comme avant. Jusqu'au moment où, en remerciant l'artiste de sa prestation, l'animateur de la soirée cru bon de saluer la présence "courageuse" d'une personne handicapée dans la salle. Il demandait simplement au public de me céder un passage jusqu'à l'avant scène, pour que je puisse apprécier au mieux la présence de l'artiste dans sa dernière chanson ! Haie d'honneur, trouble naturel des individus de la foule et pas de trou pour me cacher. Après quelques autres tentatives, le groupe des danseurs du soir devint un groupe perdu, en même temps qu'une grosse partie de moi-même.

L'intégration la plus facile et la plus naturelle à un groupe, m'a été proposée par la pratique de la ballade tout terrain. J'utilise une grosse moto à quatre roues (QUAD) pour sillonner les forêts en compagnie d'un groupe d'une vingtaine de personnes passionnées de pratique 4X4. Jamais lors de nos premières rencontres, et alors que nous avons passé plusieurs jours ensemble, jamais personne ne m'a demandé pourquoi j'étais handicapé ou si c'était difficile, jamais mon handicap n'a été l'objet de la conversation ; alors que la plupart des premières rencontres doivent habituellement consacrer un temps plus ou moins long sur ce sujet. Durant ces ballades, on me donne une aide quand j'en ai besoin, je procure celle ci pour faire des liaisons rapides ou explorer des pistes possibles, je suis solidaire, je suis maître de mon véhicule et je partage une activité où tout le monde, à un moment ou à un autre, peut être "handicapé" parce qu'un véhicule à cassé ou qu'il s'est embourbé. Ces moments de normalités relationnelles qui pourraient s'apparenter à une forme de "déni", sont marqués au contraire par une reconnaissance réelle du handicap, et il ne peut en aller autrement. La pratique de cette activité demande au pilote du Quad une bonne connaissance de ses limites, et apporte aux autres participants un réelle reconnaissance du handicap, parce qu'ils leur faut toucher et saisir mon fauteuil pour le mettre dans leur véhicule, et parce qu'ils leur faut parfois me toucher et me saisir pour m'aider à me hisser sur mon engin. Tous ces gestes sont étrangement faciles dans ce genres "d'équipées sauvages", le naturel relationnel que je retrouve alors étant très certainement induit par le recours au symbole.

La valeur symbolique de la moto n'est plus à démontrer, mais je tiens à rapporter ici "l'introduction" d'un article de presse consacré à la pratique du quad par de jeunes paraplégiques . "Le guidon bien en main, il contrôle parfaitement la descente de son engin sur cette pente plutôt scabreuse. Doucement, sans à-coups, le quad se place là où son pilote le veut. Tout l'art de la manoeuvre consiste à déterminer la bonne trajectoire et à s'y maintenir pour franchir l'obstacle ...." (35). Il me faut aussi ajouter que sur "mon engin", je deviens le possesseur évident d'un "gros Phallus", et que cela induit d'autant mon attitude que la perception qu'ont les autres de moi même. 

Ces deux exemples parlent d'eux mêmes : sont accessibles aux personnes handicapées les groupes où ils peuvent partager. Tout dépend surtout de ce qui sert de "lien psychique", les groupes liés principalement par le corps et son image seront assez fermés à ceux que la vie à mutilé, les groupes liés dans un échange de Savoir leurs seront plus facilement ouvert. Seront accessibles à la personne handicapée, les groupes où il pourra exprimer et montrer son pouvoir d'action, accaparer ou se ré-approprier, affirmer et faire reconnaître son "Phallus". La réhabilitation de l'infirme nécessite l'élaboration de sa propre castration, et ses relations seront d'autant plus facilitées qu'il pourra "rassurer" ses interlocuteurs sur l'existence de son pouvoir d'action, sur la réalité d'une symbolique Phallique qu'il a fait sienne, et qui peut se partager.

Notes

1 : H.J. STIKER, "Corps infirmes et sociétés"

2 : J-L SIMON, "Vivre après l'accident"

3 : R.F. MURFY, "vivreà corps perdu", P.196.

4 : Op. Cit., P.224

5 : Revue "Le généraliste" N° 756 du 13/08/1985.

6 : H.J. STIKER, "Corps infirmes et sociétés".

7 : R.F. MURFY, "vivreà corps perdu", P.165

8 : S. FREUD, "Psychologie des foules et analyse du Moi", P.198

9 : En Inde,les hommes castrés sont vécus comme dangereux, ils vivent ensembles,font peur et perçoivent l'aubole en échange de leur clémence

10 : R.F. MURFY, "vivreà corps perdu", P.150.

11 : W. S. CONDON, in "La communication non verbale" p.65.

12 : J. COSNIER - A. BROSSARD, in "La communication non verbale".

13 : W. S. CONDON, in "La communication non verbale" P. 34.

14 : M. COOK, in "La communication non verbale" P. 135.

15 : R.F. MURFY, "Vivre à corps perdu" P. 145.

16 : Y. LACROIX, Auteur, Tétraplégique convulsif.

17 : M. COOK, in "La communication non verbale", P.133.

18 : J-L SIMON, "Vivre après l'accident".` 

19 : M. COOK, in "La communication non verbale" P. 13

20 : S. FREUD, "psychologie des foules et analyse du Moi" P. 163.

21 : H.J. STIKER, "corps infirmes et sociétés"

22 : D. ANZIEU, "Le Moi peau".

23 : R. KAES, "Trois repères pour le travail psychanalytique...

24 : S. FREUD, "Psychologie des foules et analyse du Moi", P.184.

25 : D. ANZIEU "Le groupe et l'inconscient" P. 177 

26 : D. ANZIEU, op. cit. P.83

27 : R. F. MURFY, "Vivre à corps perdu" P.220.

28 : D. ANZIEU, "Le groupe et inconscient" P. 178. 

29 : D. ANZIEU, "Le Moi peau".

30 : S. FREUD, "psychologie des foules et analyse du Moi" P.182

31 : S. FREUD, "Psychologie des foules et analyse du Moi" P.19

32 : A. MISSENARD, in "Du narcissisme dans les groupes" p.27.

33 : R. KAES, "Aspect de la régression dans les groupes de formation".

34 : A. MISENARD, "Du Narcissisme dans les groupes" P.27

35 : Revue "Le généraliste", N° 1197, 21 Septembre 1990.

Bibliographie :

ANZIEU D. : "Le Moi peau", Dunod, Coll. Psychisme, PARIS, 1985, 254 P.

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accompagnées © Jean-Luc Simon, PREMIÈRE MISE EN LIGNE LE 01/01/01