Ce corps que l'on ne reconnaît plus

De l'extraordinaire silence qui suit immédiatement le choc, l'accidenté va devoir sortir peu a peu : une seconde naissance, douloureuse, s'annonce, où l'équilibre et l'identité des proches sont aussi mis en jeu.

Intégrer l'image de soi, celle d'un corps blessé, confronter celui-ci au regard des autres qui, en retour, expriment leur propre peur, deux difficiles étapes à franchir avant le retour à la vie sociale.

Témoignage

Information sociales

N° 5 Juillet-août 1990

LE HANDICAP ACCIDENTEL.

Après un accident de la circulation, quinze jours de coma et une opération à coeur ouvert, je me suis réveillé dans un hôpital de rééducation, ne reconnaissant ni mon cadre de vie ni mon corps. Quand j'ai découvert le décor qui m'entourait, j'ai d'abord cru que l'on m'avait interné dans un des services de l'hôpital psychiatrique où je travaillais alors ; Odeurs fétides, râles, fauteuils roulants, visages hagards... "Qui sont ces gens ? Qui suis-je moi même par rapport à eux ?" La seule aire de raison que je pus trouver dans cet univers Dantesque me fut amené par mon épouse qui, bien qu'elle même très perturbée par ce qu'elle découvrait, sut me donner des informations sur ma véritable identité, m'expliquer les raisons de mon hospitalisation et me rassurer de sa présence. L'univers reprenais un sens ; il me restait à explorer ce corps mutilé dont le nouveau fonctionnement m'était inconnu. "Paralysé, je suis paralysé, paralytique, autre que celui que je connais !" "Mais je suis dans un hôpital, on va me soigner, je vais guérir, revenir comme avant ; il suffit de se battre."

Ce raisonnement à été le mien et cette hypothétique guérison mon premier moteur, celui qui m'a permit de survivre. La prise de conscience de l'aspect définitif de mon handicap n'était pas concevable au début, elle ne se fit qu'avec le temps, après j'eu rencontré d'autres personnes vivant depuis plusieurs années dans un fauteuil roulant. Après quelques années de recul et une recherche sur les conséquences psychologiques d'un traumatisme médullaire (1), je suis maintenant en mesure de porter un regard plus clinique et moins "émotionnel" sur ce que représente une telle expérience pour le sujet accidenté et son entourage proche.

REGRESSION ET RETOUR DU REFOULE

Au moment de la crise profonde du séjour hospitalier qui suit l'accident, tout est centré sur le sujet. Les soins maternant, l'attention des médecins et l'amour de son entourage vont l'aider à survivre. Cette présence et ces soins lui sont tout aussi indispensable que la présence maternelle l'est pour un nourrisson. La première conséquence de l'accident grave est en effet une mise à nu totale, un "déshabillage psychique" que l'on nommera plus précisément "une perte d'étayage du psychisme sur le corps(2). Nous savons que "tout ce qui est psychique s'étaie sur de l'organique(3), c'est à dire que le psychisme se construit, se délimite et s'organise grâce à la découverte progressive, du tout premier âge, des limites, de l'organisation et du fonctionnement du corps. L'accident entraînant un dérèglement temporaire ou définitif du fonctionnement corporel, le psychisme se trouve alors brusquement en perte des ses repères corporels habituels et sécurisants ; Schéma corporel transformé par une amputation ou une paraplégie, limites du corps différentes (brûlures ou pertes de sensibilité), perte du contrôle volontaire des fonctions excrémentielles et sexuelles...

La première conséquence du traumatisme corporel représente donc une désorganisation topique du psychisme et un "éclatement" des structure du Moi. Le sujet se retrouve d'un coup dans des conditions proche de celles du nouveau né : inorganisation du psychisme et dépendance du milieu. La première demande du sujet sera donc de "trouver-créer" un Moi auxiliaire qui prendra place de mère et de pare-exitation : La mère réelle, la conjointe, l'infirmière, l'institution... Cette expérience de régression brutale peut avoir des conséquences "fondamentales" dans le processus de guérison. Les situations régressives que connaissent les sujets à ce moment du traumatisme, alliées à l'altération des barrières psychiques et à la désorganisation topique, vont offrir des conditions favorables à l'expression de la vie inconsciente. Le matériel refoulé à l'occasion des grandes étapes du développement de la personnalité, va trouver les conditions favorables à son expression "sauvage".

Nous avons en effet montré dans un travail récent (1) qu'Untel, par exemple, va voir surgir à nouveau ses angoisses, issues d'expériences de la petite enfance vécues comme traumatisantes , de vidage et de perte des mauvais objets intériorisés, à la suite d'une lésion de la moelle épinière lui ayant fait perdre le contrôle de ses sphincters. Les oedéme de la verge, les constipations chroniques et les ulcérisation rectales que développait régulièrement ce sujet, ultimes tentatives de colmatage de ses sorties du corps dont il avait perdu le contrôle, étaient trop en rapport avec ses angoisses psychiques de vidage et de perte du contrôle des "mauvais" objets intériorisés pour pouvoir ignorer cette correspondance frappante entre ses besoins psychiques et les pathologies développées.

Le besoin de protection maternelle conduit aussi, quelquefois, à la remise à jour de situations Oedipienne conflictuelles. Le jeune sujet accidenté retrouve en effet une situation maternelle très en rapport avec celle de son enfance, au moment même où sa mère retrouve son pauvre petit être sans défense. La situation redevient identique à la première et les enjeux sont alors à mêmes de se répéter ou de se rejouer. L'accident, les démembrements qui en sont issus et la situation, temporaire ou définitive, de dépendance renvoient le sujet aux confins de sa vie inconsciente, réveillant ainsi les angoisses infantiles de ses premières expériences de désunion, de séparation d'avec le corps de sa mère, de perte du "bon" sein, de castration ou d'abandon de la situation dyade mère-enfant. Ces premiers vécus sont en mesure d'influencer le déroulement du processus de guérison ou de retour à l'autonomie, en fonction des angoisses dont ils sont chargés et en fonction du cadre humain de leur retour.

LE SENTIMENT D'IDENDITE

Après cette phase proche du traumatisme, un sujet dont l'accident a entraîné peu de séquelles définitives va progressivement pouvoir "se retrouver". Le travail de reconstruction de son identité va être assez rapide, dés lors qu'il va retrouver son fonctionnement corporel, sa place familiale et son travail ; mis à nu au moment de son accident et de son hospitalisation, il va pouvoir réajuster ces anciens vêtements reprendre sa place et retrouver son identité. Il en va malheureusement tout autrement pour le sujet qui doit sortir de l'hôpital avec un handicap grave, celui-là ne se retrouve pas. Il doit reconstruire la quasi totalité de son identité. Il est nu et aucun de ses anciens vêtements ne lui va plus. Son corps et son fonctionnement ne correspondent plus à ce qu'il en avait appris, il est dans l'incapacité de se représenter. Il a un vécu dans un corps entier, debout, mais celui-ci est maintenant tronqué d'une partie de son fonctionnement. Il avait un travail, une fonction et des responsabilités sociales, et il se retrouve pensionné, classé handicapé catégorie 2 ou 3 de la sécurité sociale, "reconnu absolument incapable d'exercer une profession". Il avait une certaine image de lui même et les autres lui en renvoyaient un certain écho. Il a perdu cette image de lui-même et les autres lui renvoient maintenant celle du pauvre paralytique souffrant et à plaindre. Dans les premiers mois qui suivent cette sortie difficile, les sujets handicapés vont souvent se raccrocher ou se reporter à ce qu'ils ont été, regretter ou repasser le passé, ce qu'ils ont été et ce qu'ils ne sont plus. Si la période hospitalière de rééducation fonctionnelle renvoi le sujet aux sentiments de sa toute petite enfance, le moment de la réhabilitation qui marque son retour à domicile le renvoi à toute son vécu adolescent et post-adolescent. Il va, comme lors de la grande mutation corporelle de l'adolescence, découvrir un nouveau mode de relation avec son corps, devoir le réinvestir narcissiquement et apprendre un nouveau mode de relation avec les autres ; il lui faut réapprendre L'AUTONOMIE.

L'ENTOURAGE

C'est la Mère, réelle ou substitutive, qui est le plus sollicitée après l'accident et c'est d'une Mère dont le sujet accidenté à le plus besoin : sa mère, sa femme, l'infirmière ou l'institution. Cette période du nursing satisfait les demandes de protection du sujet accidenté et, après le "choc" de l'accident, l'entourage proche retrouve ses activités sociales tout en aménageant un temps plus ou moins important au soutien du "membre" accidenté de la famille. Si le sujet présente un handicap physique compromettant plus ou moins longtemps son autonomie, après avoir répondu à l'urgence imposée par l'accident la famille aura ensuite à réaménager une grande partie de ses règles de fonctionnement ; et ceci au moment même où le sujet est confronté à toute sa restructuration interne. Difficile travail qui remet en question tout un équilibre familial. L'agencement du logement, la médicalisation, même minimum, du cadre de vie, la sexualité, les rôles et les rythmes de chacun, tout, absolument tout, se trouve remis en question. Ceci est une réalité incontournable : les conséquences du handicap remettent aussi en question l'équilibre psychologique des personnes les plus proches : les parents ou le conjoint. C'est aussi, pour eux, une partie importante de leur identité qui est remise en jeu, car cette caractéristique de l'autre à laquelle elles s'identifiaient est peut être totalement transformée.

Ce sont, par exemple, les "contrats narcissiques" pouvant souder un couple qui tombent en mêmes temps que l'apparition du stigmate, parce-que le corps de cet autre moi-même idéalisé et que j'ai choisi comme époux(se), ne m'offre plus la réassurance narcissique qu'il me procurait avant. "J'ai l'impression d'avoir été trompée sur le contrat de mariage" m'a dit avec humour la jeune épouse d'une personne handicapée, j'avais signé pour un mari debout et je me retrouve avec une personne handicapée que je ne reconnais plus !". La sécurité narcissique d'une mère est aussi remise en question par le handicap de son enfant. "Les parents projettent leur narcissisme sur leur enfant" nous dit GRUNDBERGER (4) et, de même que pour le conjoint, la blessure corporelle du sujet entraîne une blessure psychique pour les parents. Le plus difficile pour tous les protagonistes familiaux et institutionnels qui sont amenés à assister le sujet à la suite d'un traumatisme invalidant, est d'accepter et de stimuler le retour à l'autonomie de celui qu'ils ont eu à materner et à protéger. L'infantilisation et la surprotection des premiers instant ne doit être que le palier à un nouvel envol ; ces attitudes deviennent malheureusement une situation trop souvent définitive, elles ont motivé la construction de ces institutions d'accueil spéciales pour handicapés qui ont été créés "contre la volonté de ceux qui s'y trouvent et qui y ont été administrativement concentrés en raison de leurs stigmates(5).

Comment expliquer ce rejet quasi viscéral de l'infirme qui est à l'origine de la grande idée de de l'intégration ou de la réinsertion ? Sinon par le fait que si la proximité de l'infirme est difficile pour celui qui est resté dans son intégrité, c'est parce que cette présence du corps blessé dérange intimement, inconsciemment. L'angoisse de castration et l'intégrité Narcissique nous semblent être au centre de ces préoccupations. "Nous connaissons la crainte universellement répandue des images de castration, non seulement parce qu'elles en rappellent l'éventualité mais aussi parce que le contact - même visuel - avec l'objet châtré constitue en soi une menace pour l'intégrité(6).

Que la personne handicapée soit phantasmatiquement perçue comme castrée ne fait aucun doute, il suffit pour s'en persuader d'observer les toilettes adaptées. Nous pourrons remarquer facilement que ces aménagements "spéciaux pour handicapés" sont généralement situés dans un ensemble constitué : d'un W-C homme, d'un W-C femme et d'un W-C handicapés sans distinction de sexe. Si les "handicapés" ne sont pas différenciables sexuellement, c'est qu'ils sont castrés. Le retour à une vie sociale "ordinaire" passe : - D'abord par de nombreuses étapes de restructuration psychologique où le sujet et son entourage proche auront à se battre contre leurs monstres intérieurs, - ensuite par la confrontation quotidienne aux "autres" et à l'expression de leurs propres peurs internes, projetées dans des réaction de gènes ou de pitié. La vue du corps déformé est une agression du regard de l'autre, elle vient déstabiliser la relative sécurité de son image de lui même ; c'est une réalité à laquelle il est difficile de se soumettre. Handicapés, "nous devons nous efforcer avec sympathie de rééduquer nos offenseurs en leur démontrant, tranquillement et avec tact, qu'en dépit des apparences nous sommes nous aussi au plus profond des êtres humains"(6), mais il est parfois difficile d'agir avec tact devant des comportements, sommes toute assez fréquents, qui rappellent douloureusement nos blessures, nos différences et nos exclusions. Ne désirant pas terminer sur ces mots difficiles, je reprendrai ici le ton du témoignage pour dire que si je m'efforce de rapporter quelques unes des difficultés que j'ai pu rencontrer, observer et analyser, c'est d'abord pour dire que l'on peut les surmonter.

Le handicap est peut être une fatalité, mais la façon dont nous gérons la réadaptation, la réinsertion, et la place de l'être différent n'en est pas une. La gestion de ces faits de société ne dépend que de nous, de notre capacité à tous, éclopés ou non, à vaincre nos propre peurs.


1 : J-L SIMON : "Vivre après l'accident", éd. de la Chronique Sociale, LYON, 1989, (148 P.) 

2 : R. KAES : "Trois repères pour le travail psychanalytique groupal...", (P. 147), in "Perspectives psychiatriques", 1979, II, N° 71, pp 145-157.

3 : D.ANZIEU : "Le Moi peau", (P. 89), Dunod, Coll. psychismes, Paris, 1985, 254 P.

4 : GRUNDBERGER : "Le Narcissisme", (P. 20), Petite Bibliothèque Payot, PARIS, 1975, 348 P.

5 : E. GOFFMAN : "Stigmate", (P. 101), éd. orig. Prentice-Hall, 1963, tr. fr. A. KIHM, éd. de Minuit, PARIS, 1975, 175 P.

6 : op. cit. (P.138)

accompagnées © Jean-Luc Simon, PREMIÈRE MISE EN LIGNE LE 01/01/01