Une chance pour la société

Forum "Art Culture Surdité"

Maire de Paris

25 septembre 2002

Organisé par l'association "Cemaforre"

Constitué le 26 avril 2002, le comité de Français de coordination pour l’Année européenne des personnes handicapées est composé majoritairement de personnes handicapées et d'organisations représentatives.

L'esprit et les objectifs des actions attendues au long de l’année européenne des personnes handicapées (AEPH) sont donnés par la Déclaration de Madrid et par la Commission européenne.

En premier lieu, le comité Français s'est particulièrement attaché au point 8 de cette Déclaration : « rien de ce qui est fait pour les personnes handicapées ne doit se faire sans elles, à tous les points, de la conception à la réalisation ». Il s’agit donc d’agir en s’appuyant sur la participation des personnes handicapées. C'est un des premiers objectifs que s'est fixé le comité Français, objectif qui prend corps à travers la composition même de ce comité, là où les personnes handicapées doivent marquer une participation accrue.

Le second objectif retenu par le comité français vise à contribuer à changer le regard porté sur les personnes handicapées par l'ensemble de la société. Dans ce but, j’utilise souvent le retournement de situation pour illustrer mes propos et provoquer une rupture des représentations. Par exemple, ici, aujourd'hui, je me demande si les personnes qui sont en face de moi sont sourdes … ou si c'est la société qui est sourde à leur demande ? Si c’est elles qui sont porteuses d’une déficience auditive, ou si ce n’est pas plutôt moi qui, ne comprenant pas leur langue, présente une incapacité de compréhension ? Dans cet esprit, nous chercherons donc à suppléer aux déficiences, non pas des personnes dites handicapées, mais de la société. Aujourd’hui, ce sont les personnes handicapées qui, grâce à leurs actions, contribuent à subvenir aux déficiences de la société.

Qu'est ce que j'appelle les déficiences de la société ? Je fais référence à une déclaration de ma part en octobre 2000, lors de la clôture du colloque organisé par la présidence Française de l'union européenne. Durant celui-ci, pendant 2 jours les participants s'étaient penchés sur « nos déficiences », « nos besoins », « nos incapacités » et les compensations dont nous avons besoin. Pendant la clôture de ce colloque, j’ai donc exprimé un rêve, celui d’un colloque dont l’objectif serait d’identifier les déficiences de la société ; quand les transports publics sont difficilement accessibles ou interdits à plus de 40 % des usagers, quand les moyens de communication excluent des milliers de personnes sourdes, malentendantes, aveugles ou malvoyantes, quand des barrières architecturales ou psychologiques empêchent la participation des personnes qui existent d’une autre façon et, plus généralement encore, quand les moyens apportés aux citoyens, qu’ils soient limités dans leur autonomie par l’âge ou des capacités particulières, empêchent qu’ils puissent choisir librement où et comment ils veulent vivre.

Voilà le ton de l'année européenne en France. Tout ce qui est fait pour les personnes handicapées est une amélioration des conditions de vie pour l'ensemble. Ce qui est bon pour nous, personnes handicapées, est bon pour tous.

Nous devons identifier et faire connaître le plus grand nombre d’exemples qui illustrent cette affirmation, comme les bus à plancher bas qui sont enfin mis en place dans de plus en plus de villes, et facilitent l’accès de tous, de la mère avec sa poussette à la personne âgée en passant par tous les porteurs de valises ; Nous tous finalement. Ces personnes qui utilisent ces nouveaux bus avec plus de confort et de convivialité, doivent savoir que s'ils ont plus d'aisance pour monter dans ce bus là, c’est grâce à la contribution des personnes handicapées qui revendiquent et agissent depuis de longues années pour circuler plus librement.

De la même façon, vous, personnes sourdes ou malentendantes présentes aujourd’hui, êtes aussi à l’origine de nettes améliorations de mes conditions de vie et d’apprentissage, car grâce à vous, lorsque je regarde un film sous-titré, je comprends souvent mieux des dialogues. Les adaptations faites pour les personnes aveugles, elles, me permettent de rester le nez dans mon journal depuis que les bus sont équipés de l’annonce sonore des stations ... Et je pourrais multiplier les exemples dans tous les champs de la vie.

Tout le monde a oublié que la télécommande qui anime nos télévisions et dont plus personne ne se passerait, que cette invention a été développée à l’origine pour les personnes tétraplégiques. Les personnes handicapées sont une chance pour la société. La réponse à leurs besoins est une source de développement, et nous ne devons plus aborder la mise en œuvre des moyens nécessaires à leur autonomie comme une charge ou un coût supplémentaires, mais comme un investissement pour le mieux être de l'ensemble.

Voilà ce que nous souhaitons démontrer. 

Nous le démontrerons ensemble, avec les associations ou à titre individuel, en mobilisant nos régions, nos départements, nos communes, nos villes et nos villages, à quelque niveau que ce soit, pour porter ce message partout en France et en Europe. Chaque citoyen doit être sensibilisé, informé, avoir l’occasion d’apprécier la contribution des personnes handicapées à sa juste valeur et de se réjouir de leur créativité.

Aux personnes sourdes et malentendantes à qui je m’adresse principalement ici, je voudrais dire enfin que le « monde des personnes handicapées » me fait un peu peur, parce que je veux continuer à vivre dans LE monde, un monde pour tous et accessible à tous.

Si nous construisons des mondes séparés, qu’il soit le « monde des personnes handicapées » ou le « monde des sourds », nous construisons de nouvelles difficultés d'intégration. Je sais que « le monde sourd » est une revendication des personnes sourdes, mais nous devons tous faire un effort d'ouverture, montrer à la société qu'elle ne doit pas avoir peur de nous et que nous n'avons pas peur d'elle, que nous sommes des citoyens à part entière. Des citoyens avec des besoins spécifiques qui ne peuvent souvent pas agir leur citoyenneté à cause des barrières physiques et psychologiques qui leur sont opposées.

Nous devons être suffisamment convaincants pour qu’à la fin 2003 la société ne puisse plus imaginer se passer de nos compétences. Notre société ne serait pas ce qu’elle est sans Beethoven, sans Stephen Hawkings, sans tous ces créateurs qui, malgré leurs déficiences ou avec leurs déficiences, et parfois grâce à leur déficience, nous ont proposé des créations qui ont participé et qui participent tous les jours à la construction d’une culture globale et diversifiée de l'humanité.

Nous sommes une chance pour la société

accompagnées © Jean-Luc Simon, PREMIÈRE MISE EN LIGNE LE 01/01/01