Etat des lieux en Europe sur la situation des publics handicapés

5ème Forum de l’Institut Régional du Travail Social

Individus, risques et travail social, comparaisons européennes

Talence, 10 octobre 2004

Depuis 1975, la société française énonce sa volonté « d’intégrer » les personnes dites « handicapées », et dans le même temps, lorsqu’un professionnel du handicap devient lui-même handicapé, un éducateur comme beaucoup d’entre vous ici par exemple, ou un infirmier psychiatrique …, ce dernier est licencié pour « inaptitude à la fonction » et n’est plus considéré apte à soutenir les personnes qui partagent une partie de sa condition.

Cet exemple est une illustration des rapports ambigus qu’entretient notre société avec les personnes qu’elle désigne comme « handicapées », et dont l’intégration est pourtant élevée au rang de « priorité nationale » depuis 1975 .

Qu’est ce qu’une personne handicapée ?

L’Europe a depuis transporté une perception du « handicap » que les personnes concernées et leurs Organisations internationales représentatives ont initié et contribué à définir.

Nous savons aujourd’hui qu’une personne avec des colis plein les bras devant une porte fermée, un skieur avec une jambe cassée qui n’arrive pas à monter dans le train … sont des « personnes en situation de handicap ».

Ces dernières ne sont généralement pas stigmatisées comme « handicapées », car après avoir posé leurs colis ou réparé leur jambe …, elles retrouvent l’ordinaire de la condition humaine. La personne reconnue « handicapée » est elle toujours perçue à travers ses stigmates et ses incapacités au détriment de ses capacités. Pourtant, celle qui se déplace en fauteuil roulant a une capacité particulière ; elle sait se déplacer en fauteuil roulant. Plus qu’handicapée, invalide ou incapable, elle n’est souvent « qu’autrement capable ». Se déplacer dans un engin à roulettes ne fait de vous « un handicapé » que lorsque des marches empêchent votre libre circulation ou quand votre interlocuteur éclipse son regard.

Regarder la capacité, c’est pourtant voir ce qui empêche son expression. Ainsi, la part environnementale du handicap est présente.

Cette année européenne fut l’année des personnes handicapées et non du handicap. Le handicap est une situation qu’il s’agit d’identifier comme telle dans le but de la prévenir à défaut de ne pouvoir supprimer. La société européenne ne peut faire la promotion de la limitation, mais encourage l’absence de limitation et la liberté. De même, l’année 2003 n’a pas fait la promotion du handicap, mais l’apologie des personnes désignées comme « handicapées ». Le fait d’exister d’une manière différente soumet certains citoyens à des discriminations multiples, et un des premiers moyens de lutte contre ces discriminations consiste à ne plus employer les termes « handicap », « handicapé(e) » afin de mieux identifier l’origine des difficultés auxquelles est confrontée la personne.

Qu’est ce que le handicap ?

Certaines personnes roulent au lieu de marcher, d’autres parlent avec les mains et entendent avec les yeux plutôt qu’avec la bouche et les oreilles, d’autres personnes lisent avec les doigts .... Toutes ces personnes ont des capacités qu’il faudrait mettre à jour et valoriser. Chacun devrait s’exercer dans son quotidien à mettre en œuvre cette vertu du langage, c'est-à-dire de ne plus parler « des handicapés », mais des citoyens ou des personnes limitées par un certain nombre de composantes environnementales et comportementales, et qui de ce fait ne peuvent pas exister à égalité de droits et sont discriminées du fait de leur mode d’existence propre : rouler, parler avec les mains, lire avec les doigts …

Le terme « handicap » est seulement porteur de valeurs négatives et désigne en premier la castration, le manque, l’absence et la difficulté. A aucun moment ce terme n’évoque la capacité de l’individu et résume celui-ci à ses caractéristiques négatives.

Les personnes dites « handicapées » ont des caractéristiques largement plus variées que celles du logo qui les désigne, les utilisateurs de fauteuils roulants ne représentant qu’une minorité de la population dite « handicapée » composée de celles et ceux qui ont à faire face à des limitations de mobilité, d’audition, de vue, à des perturbations du fonctionnement psychique et/ou à des difficultés d’apprentissage. Ces dernières, habituellement désignées comme « handicapées mentales », éprouvent des difficultés pour apprendre, retenir et communiquer, et les personnes dites « normales » leur opposent souvent des barrières psychologiques qui renforcent souvent plus qu’elles ne compensent leurs difficultés.

Qui s’est interrogé sur les déficiences de la société actuelle ? Celle-ci est pourtant incapable de comprendre les personnes qui parlent avec les mains, incapable de travailler avec ceux de ses membres qui circulent en fauteuil roulant, incapable de vivre avec les personnes en difficulté d’apprentissage … De ce point de vue, la société est profondément handicapée

Le handicap n’est pas une catégorie sociale, et les personnes dites « handicapées » ne sont en aucun cas une catégorie humaine mais des personnes avec leurs caractéristiques propres qui peuvent un jour évoluer. Chaque individu est voué à être handicapé un jour, ne serait-ce que par la vieillesse, et susceptible d’être limité dans ses capacités : pour accrocher le linge, monter des marches, fermer la fenêtre … Chaque individu deviendra progressivement une personne dite « handicapée ».

En dehors de facilités qu’elle permet en termes de classification et d’administration pour le calcul des compensations, cette tendance à stigmatiser et à catégoriser abusivement les personnes en fonction de leurs incapacités devrait être bannie des pratiques du langage courant.

Le nouveau projet de loi dit proposer une approche globale qui interdirait les discriminations des personnes « quelque soit leur handicap ». Malheureusement, cette loi ambitieuse est menée d’une façon trop confuse pour pouvoir être un jour efficace et risque, comme la Loi de 1975, de rester inopérante pendant plus de 30 ans. La Loi de 1975 affirme que les enfants dits « handicapés » doivent intégrer des écoles ordinaires, et 30 ans plus tard nous plafonnons à 7 % d’enfants handicapés fréquentant l’école ordinaire. L’obligation d’embauche d’un quota de personnes dites « handicapées » par les entreprises de plus de 20 salariés, après être passé de 10 % à 6 %, aboutit péniblement, et encore à grand renfort des fonds de l’AGEFIPH, à une réalité actuelle de 4,5 % en taux corrigés.

En Europe, la France possèderait un des meilleurs systèmes de soutien à l’emploi des travailleurs handicapés, mais ses médias oublient encore que « les handicapés » sont d’abord des personnes et des citoyens. Les journalistes emploient rarement les termes de citoyens ou de personnes et persistent à désigner les individus en fonction de leurs caractéristiques négatives, comme si leur identité se résumait à leur déficience. De nombreuses personnes dites « handicapées mentales » sont d’abord des adultes et des enfants en souffrance. Ils ont plus de difficultés à exister tels qu’ils sont, avec leur faiblesse et leur fragilité mais aussi avec des potentialités qui ne sont pas reconnues. Ces faiblesses ou ces difficultés que la société aurait intérêt à reconnaître, favorisent pourtant le développement de compétences et de capacités qui pourraient contribuer à l’essor social général, à condition de savoir en tirer profit …

La société sera réellement « révolutionnaire » quand elle aura appris à vivre avec les personnes aux capacités différentes, quand les citoyens sauront rire, travailler, chanter, s’amuser et voyager avec elles. La vie sera meilleure pour l’ensemble des citoyens de cette nouvelle société : Ils cesseront de tomber en montant les marches du train, de se perdre faute d’information adaptée ou d’échouer à une sélection basée sur la conformité à un système de normes. Chacun aura la possibilité de développer ses capacités et ses potentialités propres.

À titre d’exemple, des normes européennes ont été imposées pour la construction des bus afin de favoriser l’accessibilité, et une des conséquences immédiates a été de faciliter aussi l’accès des mamans avec une poussette et des personnes âgées. C’est aussi flagrant pour l’adaptation pensée pour les personnes aveugles, l’annonce sonore du nom des stations permet maintenant à chacun de rester le nez dans son journal sans risquer de rater son arrêt, et il en va de même pour la plupart des adaptations indispensables aux personnes dites « handicapées » qui, finalement, représentent un gain de confort pour l’ensemble de la population.

L’intégration sociale en question

« L’intégration » des personnes dites « handicapées » est une notion totalement bancale de notre société. « L’intégration » est un terme qui a vu le jour avec les vagues d’immigration du milieu du XXème Siècle pour désigner le chemin que devaient parcourir les populations aux origines culturelles différentes pour vivre en France. Elles devaient « s’intégrer » pour accéder un jour à la citoyenneté française. Une personne dite « handicapée » née en France n’a en ce sens aucune raison de vouloir « s’intégrer », et lui demander de le faire ou vouloir le faire pour lui, c’est confondre l’origine de ses difficultés avec celles des étrangers et méconnaître sa situation réelle.

Les personnes dites « handicapées » revendiquent une société au sein de laquelle elles veulent vivre à égalité de droits avec chacun des citoyens. Elles ne défendent pas des droits particuliers, mais simplement la reconnaissance de leur statut de citoyen et le libre accès aux droits qui y sont attachés, conscients que l’amélioration de leur situation représente un gain de confort pour l’ensemble des citoyens.

L’inclusion scolaire, par exemple, devrait obliger aujourd’hui l’Education Nationale à réviser son fonctionnement et ses méthodes d’enseignement afin que chacun, quelles que soient ses capacités, puisse accéder au savoir. Les élèves « autrement capables » n’en seraient pas les seuls bénéficiaires, mais aussi l’ensemble des élèves qui aurait ainsi l’occasion de s’enrichir des valeurs qui permettent de vivre avec des caractéristiques spécifiques et de découvrir plusieurs modes d’accès aux savoirs.

Les personnes en difficulté d’apprentissage, celles dites « handicapées mentales », présentent elles une perception instinctive et/ou sensorielle aujourd’hui encore mal comprise mais potentiellement riche en retombées positives pour l’humanité toute entière. Elles posent l’interrogation du statut, du devenir et de l’autonomie, des questions qui seront plus facilement traitées en contact avec ces personnes, généralement confinées dans des espaces protecteurs, qu’ils soient foyers, MAS ou Hôpitaux, et qui peuvent ainsi devenir elles aussi des acteurs de la société.

Les personnes dites « handicapées » que la société « prend en charge » souhaiteraient mettre leurs compétences et leurs intuitions à son service, et celle-ci devrait tirer davantage profit de leurs compétences. Elles sont porteuses de potentiels reconnus, et les multiples solutions élaborées pour surmonter leurs difficultés peuvent être utiles à d’autres. Tous les citoyens d’une même société ont intérêt à vivre ensemble et à partager leurs expériences, et notre objectif ne peut être de les séparer par l’institutionnalisation de certains au nom de leur protection.

Une protection totale empêche la prise de risques et inhibe l’apprentissage, et la prise de risque est la seule façon d’apprendre l’autonomie. Pour apprendre à manipuler un fauteuil roulant et être autonome, par exemple, il est indispensable de prendre des risques pour connaître ses limites.

L’autonomie, c’est connaître les limites qui permettent de poursuivre son existence dans les meilleures conditions, et la prise de risques est nécessaire au développement de l’autonomie. Une personne dite « handicapée » ne peut pas se diriger vers plus d’autonomie si elle est continuellement protégée, et les travailleurs sociaux doivent apprendre à tolérer cette prise de risques tout en limitant les conséquences.

L’objectif de l’éducateur n’est pas d’empêcher la prise de risque, mais de l’accompagner pour que les conséquences en soient les moins néfastes possibles pour l’individu et son entourage. L’éducateur ne peut empêcher quiconque de prendre un minimum de risques ; cela consisterait à l’empêcher d’apprendre et de trouver son autonomie.

A titre personnel, le fait d’avoir connu la situation de non-handicap, soit une situation de non discrimination pendant 25 ans avant de connaître une situation de handicap et les discriminations qui y sont liées, me permet aujourd’hui d’établir une comparaison, d’être plus mordant et plus révolté que celles et ceux qui connaissent une limitation de capacités depuis leur naissance et qui n’ont jamais connu la non-discrimination.

Le plus fier service qui peut être rendu à une personne catégorisée comme « handicapée », est enfin de lui offrir la possibilité d’aider autrui. Cette action permet à la personne de retrouver la valeur de l’échange tout autant qu’une valorisation de lui-même. Tant que la personne est enfermée dans une situation de dépendance à sens unique, elle ne peut continuer à évoluer avec l’ensemble des citoyens, car il faut pour cela que puissent être instaurés des échanges entre deux personnes en interaction, qui présentent des besoins différents à des moments différents, et où chacun tient alternativement la place d’aidant et d’aidé.

Tant que nous, personnes aujourd’hui désignées comme « handicapées », sommes maintenues à la seule place de ceux qui reçoivent de l’aide, nous ne pourrons avancer. Si nous voulons gagner le défi de la participation active de tous quelques soient ses capacités, nous ne pouvons le faire qu’en interaction avec l’ensemble des citoyens.

accompagnées © Jean-Luc Simon, PREMIÈRE MISE EN LIGNE LE 01/01/01