Oser ?

Comme d’autres certainement, vous peut être, j'ai reçu d'un ami un courriel au titre accrocheur « Moi j'ose transférer ». Il s'agit d'un courriel d'humeur, un coup de gueule sorti d'on ne sait quel esprit torturé en ce début d'année 2012, en pleine campagne électorale, et dont le contenu illustre la tonalité nauséabonde portée par plusieurs candidats.

Ce message dit ceci :

« objet : Moi j'ose transférer. »

« Comment expliquer qu'un salarié qui se lève chaque matin à du mal à finir le mois, ne part presque jamais en vacances et ne peut se soigner correctement alors qu'une personne inactive est logée gratuitement avec « APL ». Peut faire des grasses matinées. Partir en vacances chaque année avec les bons vacances de la « CAF » et se faire soigner avec la « CMU » bien mieux qu'un salarié qui n'a droit à rien de tout ça !!!!!!

Alors aidons plus les salariés pour une France qui avance et foutez les cas sociaux au boulot !!!!! J'aimerais savoir qui osera copier ce mail et le transférer !!!! »

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À cet ami et à tous ceux qui relaient ce message ou seraient tenté de la faire, je voudrais dire ceci :

Je suis un « cas social », une de ces personnes qui perçoit chaque mois certainement plus que beaucoup qui triment. Je ne fiche pourtant pas rien, je travaille seulement pour rien. J'agis de façon bénévole, je reçois et je donne, je réinstalle un échange là où le système voudrait me maintenir dans l'assistance, car j'ai appris que sans l'autre je ne suis rien, mais aussi que sans rien à faire et sans rôle social je me perds dans le vide de l'ennui, la transparence sociale et le sentiment d'inutilité.

Qui suis-je ? Simplement un de ces pensionnés, en raison d’un « handicap » pour moi, et si les raisonnements qui sont tenus dans ce texte qui circule débouchaient un jour sur les mesures qu’elles appellent, je serais foutu et me retrouverais comme de nombreux autres sans rien alors que j’ai travaillé et cotisé.

Qui sont-ils ces barbares qui spolieraient ainsi les caisses de la solidarité nationale ? Les « pauvres types » caricaturés ici ? Pourquoi ignorer ceux qui commercent avec les fonds de la solidarité ? Qu’ils profitent ou conseillent, qu’ils gèrent, qu’ils vendent ou qu’ils en bénéficient indument, ceux qui abusent des fonds de la solidarité sont partout.

La stigmatisation des plus faibles est un défouloir dont il est bon de tenir la porte fermée, et les positionnements que propagent de tels propos sont des poisons de l'âme et ne règlent rien. Leur seul effet est de multiplier les haines et les ressentiments à une époque où les besoins de tolérance et d'amour du prochain sont plus urgents que jamais. Ce qu'oublient les auteurs et les relais de ces mots de haine, c'est qu'en rejetant celles et ceux qui ont besoin de solidarité, c'est eux mêmes qu'ils mettent en danger, qu'en se coupant de l'autre c'est eux qu'ils mutilent.

Que des abus existent, c'est évident et il faut les combattre, éduquer, cadrer et tout faire pour les minimiser. Mais désigner du doigt celui qui bénéficie de la solidarité nationale comme responsable est non seulement injuste mais aussi terriblement dangereux pour nous tous, c’est renouer avec la barbarie et renier la civilisation, fouler du pied les acquis de l’Histoire et les héros de la lutte incessante pour la justice sociale.

Le système de santé et de protection sociale Français est envié de tous, c'est un fait et c'est à raison, mais est-ce en construisant une citadelle que nous pourrons mieux le préserver ? Fermer la porte serait un constat d'échec, la maintenir ouverte à qui veut sans conditions serait signer la fin d'une avancée sociale que le monde nous envie, et il n'est donc d'autre perspective que de continuer à oser l'hospitalité et à refuser la fatalité, à rester Français en d'autres mots. 

Paris, le 1er Juillet 2012

accompagnées © Jean-Luc Simon, PREMIÈRE MISE EN LIGNE LE 01/01/01